« Die DDR als kulturhistorisches Phänomen zwischen Tradition und Moderne » Berlin, 10–11 septembre 2019

Compte rendu / Tagungsbericht / Review

Françoise Knopper 1  and Sylvie Le Grand 2
  • 1 Université de Toulouse,
  • 2 Université Paris Nanterre,
Françoise Knopper and Sylvie Le Grand

Ce colloque, organisé par la Leibniz Sozietät der Wissenschaften zu Berlin (LS), s’est tenu à la Archenhold-Sternwarte, Berlin-Treptow.

Le président de la Leibniz Sozietät, RAINER E. ZIMMERMANN, a ouvert le colloque. Etant lui-même physicien et philosophe, il a, dans ses propos introductifs, problématisé la relation entre l’universel (la science) et le particulier (la socialisation). Selon lui, la socialisation relève du témoignage personnel, la science et la philosophie relèveraient quant à elles de l’universel. Il a notamment renvoyé à un ouvrage collectif édité par Edouard A. Wiecha, Disziplinlos (Oekom, 2017), et à sa contribution « Der Philosoph als armer Märzhase ». La dernière partie de son discours a porté sur son propre parcours de Berlinois de l’Ouest qui, après 1968, a eu l’occasion d’avoir de nombreux échanges scientifiques avec ses homologues de l’Europe de l’Est. C’est pourquoi il a souhaité que les discussions menées dans le cadre de ce colloque sur l’histoire culturelle de la RDA puissent rester à l’écart des controverses et conflits.

DOROTHEE RÖSEBERG a exposé ensuite les objectifs du colloque et de ses organisateurs. L’ambition du comité de pilotage avait été de s’interroger sur la perspective dans laquelle pouvait s’inscrire l’histoire de la RDA : dans celle du XXe siècle ; de la modernité dite bourgeoise ; ou dans celle, plus actuelle, de la globalisation ? Le comité avait finalement choisi d’analyser la « modernité » de la RDA et de consacrer le colloque aux sciences de la culture afin d’associer diverses disciplines, diverses générations et d’encourager le multiperspectivisme.

La première section a privilégié des approches historiques. NICOLAS OFFENSTADT, historien (Université Paris I), a ouvert la première session en présentant les recherches qu’il a menées depuis plusieurs années dans les nouveaux Bundesländer et dont les résultats ont été publiés dans son ouvrage La RDA, le pays disparu (Stock, 2018) ; entre-temps il a d’ailleurs publié un second livre, accordant plus de place aux photographies qu’il a prises lors de ses explorations, Urbex RDA (Albin Michel, 2019). Nicolas Offenstadt a exposé en quoi son travail illustre l’ambiguïté inhérente au terme de « trace » (Spur), qui est une notion importante pour les sciences de la culture : si une trace préserve, elle est aussi pourtant un signe de disparition, permettant de créer des associations entre différentes périodes et moments de l’histoire, elle court-circuite la chronologie. Une trace n’est donc pas à confondre avec un « héritage » qui serait seulement matériel. Le chercheur a présenté les lieux et objets de ses investigations (anciennes maisons de la culture, monuments et plaques commémoratives du temps de la RDA), complétées par des entretiens avec des témoins. Il s’intéresse aux « traces » comme signes d’un abandon, d’un oubli, et y voit tout à la fois le signe d’une résistance (car les objets perdurent) et un symptôme, comme les témoignages de structures sociales et de relations de pouvoir. Il a ensuite présenté sa méthode, l’exploration urbaine ou URBEX (urban exploration), qui implique de visiter différents lieux abandonnés dans une ville afin d’en documenter l’histoire en rassemblant des archives, des objets d’art, des outils, etc. Cette approche nouvelle des traces laissées par la RDA dans l’Allemagne actuelle permet, selon Nicolas Offenstadt, de se demander ce qu’il est advenu de la RDA : qu’ont fait les Allemands de l’histoire et du passé de la RDA dans sa matérialité, et quelles en sont leurs représentations ? Quel peut être le rôle joué ici par l’historien face à ces traces ? L’une des lectures possibles de cette exploration urbaine dans les nouveaux Länder est de constater que l’histoire de la RDA est avant tout réduite à une histoire « horizontale », à l’image de ces traces, avant tout retrouvées dans des bâtiments en ruines, jonchées de documents et d’archives laissées à l’abandon.

DIETRICH MÜHLBERG, professeur émérite de l’Université Humboldt de Berlin et fondateur de la Kulturinitiative 891 a présenté ensuite le développement de l’histoire culturelle en RDA. Il a signalé, pour commencer, le paradoxe de la RDA qui avait voulu être une réaction à la modernisation ayant conduit les Allemands à la catastrophe du nazisme et de la guerre tout en se définissant elle-même comme moderne. La première partie de cet exposé a permis de retracer la « Kulturgeschichte » telle qu’elle s’est instituée en RDA à partir de 1979, bien que les débats sur les buts et les méthodes du travail culturel aient commencé dès la fin des années 1950. Quand fut lancé à l’Université Humboldt un enseignement spécifique, il concerna les arts et les activités culturelles de groupes sociaux ruraux et citadins, mais aussi l’analyse des spécificités culturelles de la RDA dans une comparaison internationale. Puis D. Mühlberg a retracé les étapes de son propre parcours et l’orientation de son enseignement. Il s’agissait de mener d’une part une réflexion théorique, et d’autre part l’étude tout à la fois des conditions de vie au quotidien (dans les milieux du travail, de la famille, etc.), du rôle des institutions (y compris religieuses), du code comportemental et de la culture prolétarienne. En 1990, il fallut s’adapter au nouveau contexte national avec l’unification et adopter le modèle ouest-allemand (pour reprendre la notion constitutionnelle de Beitritt). Mais son regard d’historien de la culture incite D. Mühlberg à souligner – malgré l’unification – les particularités culturelles des habitants de l’ex-RDA et il rappelle qu’à bien des égards, selon lui, la RDA était tout à fait moderne pour l’éducation, pour la critique de la religion, pour la dénonciation des carences et la perception du travail comme idéal culturel.

ANNA GEORGIEV (doctorante de l’Université de Iena) a présenté ses recherches qui portent sur le thème de l’antifascisme en tant que religion sécularisée. Son point de départ est l’étude des expositions et musées des nouveaux Länder. Elle a détaillé les conceptions et l’intention didactique des expositions dans les musées du Brandebourg, avant de commenter, entre autres, certains des objets exposés. L’ensemble de la démonstration indiquait en quoi ces objets étaient significatifs des jalons chronologiques traversés par la RDA et aidaient à en reconstituer matériellement, pour ainsi dire « objectivement », toute l’histoire.

Abordant ensuite des thématiques en lien avec l’histoire sociale, MARIO KESSLER (Potsdam, Zentrum für Zeithistorische Forschung) a examiné la question de « la RDA face aux rémigrants de l’Ouest », autrement dit à la rémigration d’hommes et de femmes exilés surtout en Angleterre, aux Etats-Unis, au Mexique et en Suisse, sachant que beaucoup étaient revenus dans l’espoir d’entamer une carrière universitaire. Parmi les points communs entre ces rémigrés, il y avait, certes, une idéologie communiste et antifasciste en partage (voir les publications de M. Kessler sur les émigrés aux Etats-Unis). Mais la question était plus complexe : pour beaucoup, il n’y avait pas d’autre choix, ce retour ne signifiait pas forcément un soutien au SED2. De plus, il y eut différentes modalités d’insertion : soit ils jouèrent un rôle actif dans la fondation de la RDA ; soit ils restèrent enfermés dans un entre-soi, à Berlin-Est ou Leipzig ; soit ils travaillèrent dans le domaine scientifique et académique, ce qui leur fit bénéficier d’une plus grande marge de manœuvre.

FRANK THOMAS KOCH (Berlin), après avoir rappelé la difficulté qu’il y a à définir le terme même d’« antisémitisme » (lequel dépend d’acteurs collectifs et individuels, de leurs expériences, de leurs valeurs, de leurs intérêts), a posé pour sa part une série de questions sur les causes et manifestations de l’antisémitisme en RDA. Or le sujet, selon lui, était particulièrement miné depuis 1989–1990. F.T. Koch avait été d’ailleurs amené à prendre position en 2016 dans la recension qu’il a faite d’un ouvrage collectif Antisemitismus in der DDR und die Folgen, publié par Andreas H. Apelt et Maria Hufenreuter (Mitteldeutscher Verlag, 2016). Il n’est pas simple de dire qui est juif et ce qui est juif : les lois des nazis utilisaient des catégories racistes ; les Etats de RFA et RDA recensaient les membres inscrits dans les institutions culturelles juives ; selon des critères libéraux et séculiers la filiation paternelle compte également ; il y a enfin aussi la dimension areligieuse. F.T. Koch a reconstitué ensuite la vague d’auteurs juifs revenus ou vivant dans la zone d’occupation soviétique et la RDA, ce qui impliquait qu’ils ne s’arrêtent pas à la politique restrictive qui y était adoptée en matière de restitution des biens, et au nombre desquels comptaient des personnalités qui jouèrent un rôle de premier plan dans la littérature comme dans diverses institutions. Il a également examiné les manifestations d’antisémitisme en RDA : en principe l’antisémitisme était incompatible avec la théorie et pourtant certaines traces, alors non thématisées, étaient manifestes (par exemple les clichés antisémites utilisés lors des matchs de football). Cependant le credo antifasciste ainsi que l’athéisme – au sens d’indifférentisme religieux – étaient des facteurs qui empêchaient le développement de l’antisémitisme. Mais d’autres facteurs, à l’inverse, incitaient à l’antisémitisme et le nourrissaient : le recours à de nombreux stéréotypes, le rejet de l‘inégalité des fortunes, l’antisionisme, et une « marginalisation » des juifs (selon la thèse de Wolfgang Benz qui s’applique aux formes religieuses de la culture juive).

SYLVIE LE GRAND (Université Paris Nanterre) consacra son exposé à l’héritage protestant et à l’édition de bibles en RDA. En effet, nullement interdite, cette activité éditoriale était même inscrite dans les plans de production. L’instance de contrôle centrale était la « Hauptverwaltung für Buchhandel und Verlage ». C’est à elle que les projets étaient soumis par la Haupt-Bibelgesellschaft zu Berlin und Altenburg. S. Le Grand a pu consulter dans les archives les courriers échangés et les expertises qui étaient effectuées dans ce cadre. En ressort une étude précise de la manière dont l’intérêt des experts se concentrait sur les questions de philologie ainsi que sur le contenu chrétien. La chercheuse a d’abord rappelé la tradition ancienne des Bibelgesellschaften qui avait ainsi perduré après-guerre, en RDA comme ailleurs, et ensuite le fonctionnement de l’instance de contrôle, laquelle, malgré les évolutions de la politique culturelle de la RDA, était restée stable entre 1954 et 1989 – aussi bien en ce qui concernait les méthodes d’expertise que les experts sollicités. Ces experts étaient soit des théologiens considérés comme loyaux envers la RDA, soit des membres du SED jugés posséder les qualifications requises. Ces rapports d’expertise constituent un genre à part : ce sont à la fois des recensions, des succédanés de débats intellectuels, des correcteurs orthographiques. Les textes étaient lus ici avec acribie, les critères des commentaires étaient esthétiques, exégétiques et normatifs. Il s’agissait notamment de se différencier de la RFA. Les mots d’origine étrangère, le terme « nation », la possibilité d’instrumentaliser politiquement le texte faisaient l’objet de critiques. L’enjeu programmatique était une bible athée, en somme, car le patrimoine culturel représenté par la bible devait être respecté. Tout un débat avait par exemple été suscité par le terme « gottlos » et par les possibilités de le remplacer.

Ouvrant ensuite de vastes perspectives chronologiques utiles à l’histoire de l’éducation, ce sont les évolutions dans la commémoration de figures tutélaires de la philosophie qu’a analysées HANS CHRISTOPH RAUH (ancien professeur à l’Université Humboldt de Berlin). Les jubilés organisés pour honorer la mémoire des grands philosophes ont constitué une pratique culturelle qui illustre la manière dont, au fil des ans, certains des philosophes les plus célèbres ont disparu du devant de la scène ou sont au contraire revenus au premier plan.

GERHARD GEIßLER (DIPF / Leibniz-Institut für Bildungsforschung und Bildungsinformation) a retracé un large panorama de l’histoire de l’enseignement durant le XXe siècle, ce qui a permis de mettre en relief les particularités du système scolaire de la RDA, données statistiques à l’appui. ADJAI OLOUKPONA (Université de Lomé) a choisi de privilégier la question du rapport de la RDA à l’Afrique, plutôt que la question des sciences africaines en RDA comme prévu. Sa communication se voulait un hommage rendu aux collègues avec lesquels il a collaboré ainsi qu’un témoignage personnel. A. Oloukpona a développé son propos autour de quatre points. Tout d’abord, il a souligné l’importance d’Africains célèbres ou actifs en RDA ainsi que de diverses figures de RDA ayant contribué par leurs travaux à renforcer dans les années 1950, 1960 et 1970 la conscience africaine : notamment Anton Wilhelm Amo, popularisé par le chercheur de Halle Burchard Brentjes ; ou encore Kwasi Boachi qui a étudié à Freiberg au sein de l’Académie des Mines avant d’entamer une carrière internationale; enfin Peter Sebald, surnommé « Togo Sebald », pour qui la coopération scientifique relevait de la solidarité avec le continent africain. Cette solidarité était le mot d’ordre diffusé notamment par le comité ad hoc de RDA et son secrétaire général Achim Reichardt autour du slogan « Nie vergessen. Solidarität üben ! ». Mais cette solidarité allait de pair avec une certaine asymétrie car la RDA, comme d’autres Etats, loin d’être autonomes, menait une politique tributaire de son affiliation à l’un des deux blocs, ou influencée par les liens avec les anciennes puissances coloniales. Enfin, évoquant un autre slogan important à l’époque, « Deutschland hilft », l’intervenant a insisté sur la continuité en Afrique des perceptions de l’Allemagne depuis l’époque bismarckienne. Selon lui, la RDA n’apparaissait désormais que comme un phénomène marginal, une parenthèse, souvent oubliée, de l’histoire allemande. Le chercheur a expliqué cela par la notion de « périphérie de la périphérie » : si l’Afrique est vue comme périphérique par le reste du monde, la majorité des Africains, eux-mêmes, ne s’intéressent pas au centre du monde de manière très précise et l’histoire de la RDA leur paraît ainsi aussi périphérique.

Choisissant un corpus qui se situait à la ligne de crête entre tradition et modernité, DOROTHEE RÖSEBERG (Martin-Luther-Universität Halle-Wittenberg / Leibniz Sozietät der Wissenschaften zu Berlin) a présenté une analyse des manuels de savoir-vivre en RDA. Ceux-ci ont connu de nombreuses éditions et de forts tirages en RDA et sont restés tout à la fois une lecture plaisante et une idée de cadeau appréciée, bien qu’on eût officiellement annoncé que « dans la société socialiste, l’homme n’aurait plus envie de mal se comporter » (W. K Schweikert, B. Hold) et que dans la foulée du Ve congrès du SED en 1958, « les 10 commandements de la morale socialiste » aient été conçus pour rendre obsolète ce type de manuel. Karl Kleinschmidt (1902–1978) fut l’auteur le plus célèbre en la matière. Il s’inscrit dans la continuité du grand classique, Knigge, présenté comme partisan de la Révolution française. Ses préceptes étaient sous-tendus par l’idée d’une compatibilité des règles de savoir-vivre bourgeoises et des attitudes nouvelles induites par la nouvelle société. Ces règles, très minutieusement décrites, émanaient très largement d’un code protestant empreint de simplicité. Kleinschmidt était un élève d’Emil Fuchs et lui-même membre de la Fédération des socialistes religieux (Bund der religiösen Sozialisten). Si, sous l’influence de la socialisation socialiste, on a tenté d’influencer les comportements dans le sens de la collégialité et de l’égalité entre les sexes, l’influence du protestantisme a continué de se faire sentir notamment par le biais d’un catalogue de valeurs sous-jacentes aux 10 commandements de la morale socialiste, à l’élaboration desquels Emil Fuchs et son cercle avaient contribué : authenticité, sens du travail et de la performance, valeurs de naturel, modestie, discrétion, harmonie, dont D. Röseberg perçoit encore de nos jours la persistance dans le comportement des Allemands de l’Est.

URSULA SCHRÖTER (Berlin) a à son tour présenté des avancées et des limites de la modernité en RDA, et ce en traitant de l’origine et des causes de la persistance des structures patriarcales en RDA. Elle a fait référence à des recherches ethnographiques récentes qui soulignent que le patriarcat, puisqu’il s’est constitué et imposé avant la société de classes, devrait être considéré indépendamment de cette dernière. A partir d’exemples tirés de l’histoire, U. Schröter a réfuté l’hypothèse de Friedrich Engels d’après laquelle le fait de résoudre la question sociale (éliminer la propriété privée des moyens de production) conduirait automatiquement à résoudre la question des femmes. Selon U. Schröter, cette référence qui se faisait à Engels en RDA a entraîné l’application de deux correctifs essentiels du modernisme occidental (liés au mouvement des droits de l’homme), à savoir l’amour et le travail dans la variante moderne socialiste. Cela aurait certes permis à la RDA d’introduire des modernisations dans les domaines de l’éducation, de la culture et du travail. Mais cela expliquerait aussi pourquoi les conceptions bourgeoises en matière d’amour et de sexualité n’ont guère été dépassées. U. Schröter a également invité à traiter les graves déficits démocratiques du socialisme réel, en particulier le Parti d’un type nouveau et le stalinisme qui lui était associé, comme ayant consisté à s’écarter de la modernité et de ses ambitions démocratiques. Les deux dernières interventions ont abordé des vecteurs de la culture cinématographique en RDA et sur la RDA. REINHOLD VIEHOFF (Martin-Luther-Universität Halle-Wittenberg / Bonn) a proposé une étude comparée des deux grandes séries télévisuelles policières de RDA et de RFA, Polizeiruf Eins-Eins-Null et Tatort, nées toutes deux au début des années 1970. Elles sont chacune le reflet de leur société et l’analyse parallèle du premier épisode des deux séries en juin et novembre 1971 s’est avérée particulièrement éclairante. Tandis que « Der Fall Lisa Murnau » place au premier plan le travail d’un commissaire est-allemand très sérieux, jamais critique à l’égard du système politique, le premier épisode de Tatort « Taxi nach Leipzig » met au contraire en scène un commissaire anti-autoritaire évoluant dans un monde pluriel et qui agit en fonction d’un sens très personnel de la justice, l’autorisant par exemple à se satisfaire éventuellement de cas non résolus. La série est-allemande était confrontée au dilemme majeur d’une politique culturelle socialiste prétendant éradiquer les sources du mal, alors même que le cœur narratif de toute intrigue policière traditionnelle repose usuellement sur un assassinat. En conséquence, le discours implicite de la série, bien qu’atténué peu à peu par la théorie des contradictions (entre besoins individuels et contraintes collectives), était sous-tendu par la théorie mécaniste imputant la criminalité aux effets d’une idéologie bourgeoise alimentée par la consommation médiatique ouest-allemande ou aux reliquats de cette idéologie dans la société pré-communiste. A une série est-allemande mettant en scène des interprétations univoques, le besoin d’une sécurité absolue et la recherche des facteurs criminogènes affectant la société, répondait ainsi à l’Ouest une série montrant tout à la fois l’incertitude généralisée, la plurivocité des interprétations et le rôle joué par les émotions tant dans les crimes que dans la résolution des énigmes. Les deux enquêteurs étaient respectivement construits comme des types : au sympathique représentant est-allemand de l’autorité (Funktionsträger) faisait face l’individualiste moraliste ouest-allemand.

DIANA BARBE (Centre Marc Bloch) a exposé une partie des recherches qu’elle a menées dans le cadre de sa thèse de doctorat en études cinématographiques, « Berlin à l’écran 1961–1989 », soutenue en décembre 2016 à l’Université Paris 3 et dans laquelle elle a analysé un corpus de 80 films de l’Est et l’Ouest, dans le sillage des travaux sur l’espace menés par Karl Schlögel. Plaçant sa communication sous le signe d’une citation de cet auteur, « Im Raume lesen wir die Zeit », elle se concentra sur quelques points communs entre l’Est et l’Ouest et montra le passage d’une image de Berlin comme vitrine de chaque système à une représentation de Berlin qui mettait en scène la critique de la société. Jusqu’aux années 1970, c’est le thème de la ville de front de la guerre froide, de la ville du Mur qui domina les productions des deux côtés du rideau de fer, mais dans une mise en scène analogue de la modernité urbaine, montrant avant tout des chantiers et des grues. A l’Ouest, des vues de grand angle figurant comme une série de cartes postales s’attachaient à illustrer un environnement où il faisait bon vivre, tandis qu’à l’Est, une caméra objective représentant un regard symbolique commun présentait des vues surplombantes des espa ces urbains, dans lesquels le progrès architectural était censé répondre à la catastrophe d’hier. Dans le courant des années 1970, des visions plus nuancées s’exprimèrent peu à peu. Les bâtiments devinrent le palimpseste des traumatismes qui grevaient l’avenir et l’architecture, quant à elle, le reflet du travail sur le passé, nazi en particulier. La Staatsbibliothek de la Potsdamer Platz filmée en 1987 par Wim Wenders dans son film Der Himmel über Berlin y était moins montrée comme un lieu de la modernité que comme un lieu où les pensées s’épanouissaient, où des fragments de mémoire étaient conservés ou s’exprimaient. L’écriture devenait polyphonique. Les films de la DEFA à l’Est s’écartèrent eux aussi de l’ode à la modernité entonnée par les films précédents. Là aussi, un changement de perspective s’opéra, on délaissa peu à peu les vues panoramiques et les lieux liés au récit officiel du régime tandis que fut valorisé le regard individuel des personnages. Ainsi, l’île aux musées devint dans divers films un refuge ou le cadre de rencontres romantiques tandis que les grands ensembles des programmes de construction socialistes firent l’objet d’une interrogation critique en tant que symboles de modernité. La spatialisation du discours sur la ville est donc patente dans tous ces films qui forment un portrait caléidoscopique de Berlin.

Comment écrire une histoire culturelle de la RDA ? Telle était la question à laquelle fut consacrée la table ronde finale du colloque, réunissant DOROTHEE RÖSEBERG, GERD DIETRICH, historien, auteur d’une magistrale Kulturgeschichte der DDR en 3 volumes (Vandenhoeck & Ruprecht, 2018), CAROLINE MOINE, historienne (Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines / Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), et MONIKA WALTER, romaniste (professeur émérite à la T.U. de Berlin) et qui fut chercheuse à l’Académie des sciences en RDA. Introduits par l’historien WOLFGANG KÜTTLER, membre fondateur de la Leibniz-Sozietät en 1993, les intervenants ont présenté tour à tour leur point de vue sur cette question avant d’entrer en discussion avec le public et entre eux. Quel est l’apport de la Kulturwissenschaft à l’écriture de l’histoire culturelle ? Voici la question à laquelle s’est intéressée D. Röseberg en insistant d’une part sur ce qu’elle conçoit comme une opposition entre l’attention à la chronologie (relevant, selon elle, de l’histoire, culturelle en l’occurrence) et le souci de complexité qu’elle associe à l’approche privilégiée par la Kulturwissenschaft. Elle a illustré ce souci de complexité par quelques exemples de concepts estimés fructueux ou opératoires : ainsi par exemple, la notion d’héritage (Erbe), différente de celle de trace (Spur), précédemment discutée à la faveur de la communication de Nicolas Offenstadt ; mais aussi la question de la culture-formation (Bildung) ou celle de la culture (Kultur) comme praxis où l’on met avant tout les acteurs, leur biographie, leurs intérêts au centre de l’analyse, par opposition à une étude du système ou des structures ; dans le même esprit, elle a mis en avant le concept de bricolage (qu’elle impute à Michel de Certeau) pour légitimer la recherche d’une approche rendant justice à la complexité et « boycottant un peu » la chronologie. Le second point de son exposé portait d’autre part sur une approche de la RDA comme univers vécu (Lebenswelt) qu’on aurait intérêt selon elle à mettre à profit lorsqu’on étudie les phénomènes de dictature, de censure, de pression, de peur. Elle a évoqué à nouveau dans ce contexte la perspective productive liée à la trace et aux contradictions que cette dernière renferme et qui témoignent ce faisant, selon l’intervenante, de la dimension proprement kulturwissenschaftlich de cette notion. Elle perçoit dans l’idée d’un changement de fonction (Funktionswandel) une différence majeure entre héritage et trace, laquelle trace suggérerait, selon elle, le refus ou l’abandon d’une fonction passée.

Gerd Dietrich (ancien professeur à l’Université Humboldt de Berlin), quant à lui, a rappelé les présupposés, méthodes et enjeux de son entreprise qui a mûri pendant 20 ans et connaîtra une nouvelle édition à l’automne 2019. Il s’agissait notamment d’offrir un pendant aux trois histoires culturelles existantes et traitant de la RFA sans évoquer la RDA et d’entreprendre une histoire totale de la culture (Gesamtgeschichte der Kultur) en empruntant les outils de la Kulturwissenschaft et une approche praxéologique, centrée sur les acteurs et les processus : ainsi c’est le ressenti ou la situation concrète (Befindlichkeit) des personnes dans les structures créées par elles-mêmes qui retiennent son attention, de même que le pouvoir ne l’intéresse qu’en rapport avec un contre-pouvoir (Gegenmacht). Gerd Dietrich privilégie un concept très large de culture, « une culture qui n’est pas tout, mais une dimension de tout », placé(e) sous le signe d’une citation de Hans Marschwitza, co-fondateur de l’académie des arts de RDA, d’après laquelle dans notre vie, une pulsation sur deux relèverait de la culture : « Kultur ist jeder zweite Herzschlag unseres Lebens ». A partir de la notion de « kulturelle Narrative » empruntée à Gerhard Schuster, il a distingué dans son ouvrage sept motifs structurants (kulturpolitische Leitmotive) : celui de la rééducation, de la culture des élites, de la démocratisation, du combat, de la productivité, de la culture accessible à tous / Umerziehungsmotiv, Hochkulturmotiv, Demokratisierungsmotiv, Kampfmotiv, Produktivitätsmotiv, Breitenkulturmotiv (concept des années 1950), Unterhaltungsmotiv. La présentation chronologique en trois périodes (1945–1947 ; 1949–1976 ; 1976–1990) a résulté de l’analyse de ces « motifs » ou grands domaines et notamment des conflits qui les ont émaillés.

A partir de l’un de ses domaines de recherches, l’histoire du cinéma est-allemand et plus particulièrement l’histoire du festival international du film documentaire de Leipzig, Caroline Moine, quant à elle, a donné en quelque sorte une preuve par l’exemple d’une manière possible d’envisager et de pratiquer l’histoire culturelle de la RDA. Elle a ainsi décliné toutes les potentialités du thème de ses travaux passés : étudier le cinéma des studios étatiques de la DEFA en tant qu’entreprise collective réclame de s’intéresser tant au scénario, au tournage, qu’à la réception, et englobe donc tout à la fois les discours et la pratique. L’étude des acteurs, les plus divers soient-ils, du technicien au metteur en scène, dans leurs environnements respectifs y est privilégiée, faisant se croiser perspectives artistique, politique, sociale, culturelle. Caroline Moine a évoqué aussi quelques résultats de cette recherche : par exemple, l’importance d’un double héritage pour la DEFA – celui de l’UFA et de l’Union soviétique –, mais aussi d’autres influences, à titre individuel ou collectif, à l’exemple de l’importance du néo-réalisme italien comme modèle pour certains. De fait, il est important d’inscrire l’histoire de la RDA dans une approche comparative internationale. Cette chercheuse a noté également les éléments d’évolution et la nonlinéarité de cette histoire, avec la rupture majeure de 1965 et la censure de 12 films qui signent la fin de la modernité est-allemande au cinéma. Comme de nombreux autres intervenants du colloque, elle a pointé l’importance de la notion de contradiction en matière de politique culturelle. Elle a enfin souligné l’évolution qu’a connue ce champ de recherches : vierge au milieu des années 1990, il a fait depuis lors l’objet de nombreux travaux menés par des chercheurs à l’échelle internationale, et l’intérêt récent pour les films amateurs manifeste un déplacement de perspective fécond.

Monika Walter a mis en valeur diverses notions essentielles à ses yeux : le fait de considérer la RDA comme un phénomène social total (ein gesellschaftliches Gesamtphänomen), comme une alternative humanitaire à un Etat capitaliste, comme une variante de la modernité socialiste. Elle a évoqué aussi des questions centrales pour elle : quel fut le secret de la longévité de la RDA ? Une adhésion liée au quotidien ? L’ambivalence et la concomitance de deux tropismes contradictoires « travailler pour le peuple / gouverner contre le peuple » évoqués par Friedrich Schorlemmer l’interrogent particulièrement, de même que la question d’un habitus affecté d’une scission interne (gespaltener Habitus). Elle a conclu en évoquant la question fondamentale posée par Christa Wolf dans Kindheitsmuster : que faisons-nous de ce qui s’est incrusté en nous ?

La discussion avec le public a rebondi sur divers thèmes : la centralité de l’approche sur les acteurs, la fécondité de la notion de bricolage, les problèmes de périodisation concrète ou d’ordonnancement général d’une histoire culturelle. Autour de la notion d’ambivalence ont été citées des références diverses telles que Norbert Elias cherchant à saisir la civilisation dans son ambivalence, Günter Kunert en tant qu’auteur de Nachrichten aus Ambivalencia (Wallstein Verlag, 2001). Ce dialogue fut aussi l’occasion pour les intervenants de préciser certains aspects de leur recherche : Gerd Dietrich expliqua ainsi en réponse à Dorothee Röseberg que l’approche du sociologue de la culture ouest-allemande Gerhard Schulze dans Die Erlebnisgesellschaft a été inspirante pour lui dans l’élaboration de ses sept motifs centraux. Il a conclu le débat en insistant sur trois idées : la sauvegarde des sources (Material sichern), la recherche biographique et la mise en relation de perspectives très différentes.

Les Actes du colloque seront publiés dans la collection Abhandlungen der Leibniz Sozietät (trafo wissenschaftsverlag Berlin) sous la direction de Dorothee Röseberg et Monika Walter.

Footnotes

1

Voir l’entretien réalisé par F. Knopper et D. Röseberg avec D. Mühlberg et publié dans ce numéro de Symposium Culture@Kultur.

2

Voir dans ce numéro de Symposium Culture@Kultur le compte rendu de l’ouvrage de Sonia Combe, La loyauté à tout prix. Les floués du « socialisme réel » (Le Bord de l’eau, 2019).

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