Le programme «Kulturinitiative 89» et le premier institut dédié aux sciences de la culture en RDA

Entretien avec Dietrich Mühlberg.

Entretien avec Dietrich Mühlberg (DM) réalisé le 9 mai 2019 à Berlin. Questions posées par Dorothee Röseberg (DR) et Françoise Knopper (FK). Entretien transcrit par DR et traduit en français par FK.

DRIl y a trente ans que la Kulturinitiative 89 a été créée et il y a trente aussi qu’a eu lieu la chute du Mur. Nous serions curieuses de savoir ce qu’était cette Kulturinitiative en 1989 et ce qu’elle est aujourd’hui. Vous faites partie du comité fondateur ; qui étaient vos collaborateurs ?
DMLa Kulturinitiative 89 est actuellement une petite association à but non lucratif. Elle a été créée à la fin des années 1980 par un groupe de spécialistes des sciences de la culture. Notre avis était déjà au début des années 1980 qu’il était nécessaire de regrouper dans une association – à l’instar de ce qu’avaient organisé les artistes – tous ceux qui avaient fait des études dans ce domaine et ensuite travaillé dans le secteur de la « vie culturelle », qui avaient soutenu des thèses et étaient devenus enseignants et chercheurs. Par ce biais, nous voulions faire valoir nos intérêts communs et consolider la possibilité de communiquer entre nous. Nous en avions déjà fait l’expérience dans un groupe de travail sur les théories de la culture (il s’intitulait « Problemrat ») qui était abrité par l’Académie des sciences sociales du Comité Central du SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands). Il était dirigé par Helmut Hanke, spécialiste des sciences de la culture, jusqu’à ce que celui-ci ne soit rétrogradé et muté à Potsdam. Des collègues de Leipzig, par exemple Michael Hofmann et Lothar Parade, venaient participer aux discussions. De même Dieter Strützel de l’université de Iena où il avait la charge des sciences de la culture. Parmi les jeunes chercheurs de Leipzig il y avait Lothar Bisky, spécialiste de sociologie culturelle. Nous nous réunissions à dates régulières et avons traité non seulement de thématiques scientifiques mais aussi de la situation politique générale.
DRQuand cela s’est-il exactement passé, au mois de novembre 1989 ?
DMNotre groupe de travail existait depuis les années 1970. La décision de fonder une association en bonne et due forme a mûri au fil des ans. Surtout grâce à des manifestations organisées en commun. Le moment décisif eut lieu en 1986, lorsque nous avons essayé de préciser notre position au sein de la culture européenne. Mais ce moment était mal choisi car il y avait des tensions entre Moscou et Honecker. Gorbatchev voulait empêcher que la RDA ne négocie de manière autonome « au plus haut sommet » avec la RFA. Le déplacement de Honecker à Bonn n’a pas été autorisé, au motif que Helmut Kohl avait comparé Gorbatchev à Goebbels. Et donc le voyage à Bonn a dû être annulé sur ordre de Moscou.Alors que nous, innocemment, organisions au même moment un colloque sur l’Europe et le caractère européen de notre culture socialiste. Ce qui nous y avait encouragés était notamment les orientations du SPD ouest-allemand qui, nous semblait-il, pouvaient déboucher sur un rapprochement, une coopération et une éventuelle confédération des deux Etats allemands. Et ce fut un colloque tout à fait passionnant, au cours duquel nous avons discuté avec des groupes de travail de sociologues spécialistes de la culture et des processus culturels internationaux. Cela nous a coûté cher. Jusqu’à l’obligation de fermer le cursus Kulturwissenschaft. Sans doute était-ce surtout une mesure destinée à Moscou. Mais je n’ai pas pu en découvrir les motifs, même après avoir, après coup, consulté au Bundesarchiv tout ce que les responsables du secteur culturel du Comité Central, tout ce que Kurt Hager et Erich Honecker avaient écrit à ce sujet. Ce fut en tout cas extrêmement grave. Helmut Hanke a été limogé et Hans Koch, son chef, responsable des sciences de la culture à la Gewi (Académie des sciences sociales auprès du Comité Central du SED), s’est suicidé. Ce sont là des situations qui renforcent la solidarité. Bien que certains aient alors pris leurs distances, la plupart ont estimé qu’il fallait continuer. Cela fut facilité par le fait que Helmut Hanke a été muté à l’Ecole de cinéma de Babelsberg aux côtés de Lothar Bisky qui venait d’y être promu recteur. Cette mutation n’était donc pas gênante. Moi-même je n‘ai pas eu d’ennui malgré l’exposé que j’avais fait lors de ce colloque, si ce n’est qu’une commission a examiné s’il ne valait pas mieux supprimer notre cursus.Cette réaction n’était donc pas en accord avec l’époque, laquelle était caractérisée par des débats sur les réformes et les nouvelles approches de la culture politique. Cela aussi nous avait incités à créer une sorte d’association professionnelle dans les années 1980. Nous avions deux modèles : la Kulturpolitische Gesellschaft de l’Ouest et notre Kulturbund qui était l’organisation servant de cadre pour toutes les associations culturelles de la RDA. Il nous fallait inventer quelque chose qui correspondrait à notre spécialité de chercheurs et à nos ambitions en termes de politique culturelle. (J’utilise ici le masculin quand je parle de « chercheur », comme on le disait à l’époque, mais il y avait bien entendu aussi des femmes chercheuses parmi nous).C’est en septembre 1989 que nous avons commencé à structurer les thèmes de notre programme. En les mêlant un peu avec les réformes que nous souhaitions pour le cursus Kulturwissenschaft. Les débats sur le statut juridique ont joué un rôle important car il n’existait pas en RDA de droit des associations. Au demeurant, Dietmar Keller, qui était alors le représentant du ministre de la culture, était des nôtres, et il était favorable aux innovations. De sorte que nous avons été les premiers à déposer auprès du ministère de la culture une demande de création d’association.
DREt cela fut accordé ?
DMParfaitement. Le ministre en personne l’a conseillé, d’autant qu’il était de notre côté. Puis il y eut des va-et-vient et on ne savait pas quel nom nous devions nous attribuer. Et ce surtout parce que les propositions des réformateurs de la culture politique fusaient de toutes parts. Devionsnous devenir une « Société » sur le modèle ouest-allemand ? Peut-être une « Société pour la culture démocratique » ? Au bout du compte on organisa un congrès fondateur où vinrent plusieurs centaines de participants, chacun voulant prendre la parole et réclamant un fonctionnement démocratique. Et comme il y en a eu un qui a dit qu’il fallait écrire « 1989 », on a ajouté l’année. Et puis, sur l’insistance d’un grand nombre, le nom a finalement été « Kulturinitiative 89 - Gesellschaft für demokratische Kultur », et c’est ce nom qui a été enregistré officiellement. Appellation et statut d’association à but non lucratif ont ensuite été conservés en RFA.
DRLa date de la fondation est-elle le 11 novembre 1989 ?
DMC’est difficile à dire avec précision. C’est en octobre que j’avais fait circuler mes premières réflexions générales, puis j’ai ajouté quelques propositions (surtout celles de Helmut Hanke), les ai diffusées le 6 novembre et lancé une invitation pour le 11 novembre afin de « discuter de l’éventualité de fonder une association de politique culturelle en RDA ». Nous n’étions pas nombreux : Lothar Bisky, Thomas Flierl, Horst Groschopp, Helmut Hanke et moi. Nous nous sommes mis d’accord sur les motifs de la création de notre association ainsi que sur les méthodes à employer et nous nous sommes répartis les tâches. Le canevas de notre programme a été effectivement rendu public le 11 novembre.Nos amies et amis de l’Ouest (ils étaient majoritairement de gauche) s’y sont intéressés, ont fourni conseils et aide pratique (surtout au niveau des techniques de communication). Car nous avions déjà depuis plusieurs années de bonnes relations, naturellement essentiellement avec Berlin-Ouest.
DRA l’université ou bien ailleurs ?
DMOui, aussi. Mais, vu les pratiques alternatives qu’impliquent les sciences de la culture, nous souhaitions de façon générale avoir des échanges avec nos homologues de l’Ouest et cela a été fructueux pour nous. Berlin-Ouest, c’était la porte à côté.Sur ce point les contacts universitaires ont joué un grand rôle. Par exemple nous avons eu la responsabilité du vaste secteur « culture ouvrière » dans le cadre des accords signés en 1986 pour gérer les relations scientifiques entre les deux Etats allemands. Beaucoup d’instituts s’intéressaient à ce secteur. J’en ai été le coordonnateur du côté de la RDA. En fait, nous nous connaissions depuis longtemps. Car il y avait des échanges depuis le milieu des années 1970 et des invitations réciproques à faire des conférences et participer à des colloques. Des experts de la culture ouvrière se sont ainsi réunis à Paris en juin 1985 pour établir un « bilan à mi-parcours » des recherches portant sur les années 1920 et 1930. Ce fut l’une des nombreuses rencontres entre Est et Ouest. Et pour nous le début d’une série de projets communs qui ont duré jusqu’au début des années 1990.
DRPouvez-vous nous indiquer des noms ?
DMIl me faudrait citer toute une série d’institutions, depuis Tübingen et Marbourg jusqu’à Bielefeld et Brême. Ici, à Berlin, il y avait d’importants partenaires à la Hochschule der Künste (HdK), présidée depuis 1977 par Ulrich Roloff-Momin, dont les opinions étaient plutôt à gauche. Il présidait aussi la Neue Gesellschaft für bildende Kunst (NGbK), celle des deux Sociétés des Beaux-Arts de Berlin-Ouest qui était à gauche. A la HdK, ils avaient projeté au début des années 1970 de proposer un complément de formation aux artistes afin de leur permettre de travailler éventuellement dans le domaine culturel des communes. Un financement leur a été accordé pour cela à partir de 1974. Pour notre part, nous avions lancé en 1964 un enseignement à distance pour les sciences de la culture et avions acquis une certaine expérience. Si bien que toute leur équipe qui testait le « modèle formation continue des artistes » est venue dans un bus Volkswagen pour que nous échangions les expériences que nous faisions les uns et les autres de l’enseignement des pratiques. C’est un contact qui a perduré et dont l’importance s’est souvent confirmée. Y compris pour des choses purement matérielles : nous obtenions l’autorisation d’imprimer les Actes de colloque et nos amis de la HdK nous procuraient les disquettes de notre PC (qui nous était venu également de l’Ouest).Notre exposition sur les loisirs des ouvriers, qui a été montrée lors de l’inauguration de notre Musée de la vie ouvrière à l’occasion des commémorations de 1987 à Berlin, a été présentée à Hanovre et à Brême, et les relations Est-Ouest ont tellement évolué que, à l’été 1989, nous avons même pu l’organiser à Berlin-Ouest, sur l’invitation de nos amis. Une de ses prometteuses répercussions, du moins le pensionsnous à l’époque, était le fait que les collègues concernés par les tâches pratiques qui y étaient liées furent promus « cadres chargés des voyages », alors qu’ils avaient jusqu’ici seulement un peu envié leurs chefs qui pouvaient voyager à l‘Ouest.Avec Diethart Kerbs, un spécialiste des concepts pédagogiques alternatifs en matière d’art, ce n’étaient pas uniquement des intérêts scientifiques que nous partagions, c’était aussi la publication de sa collection de photographies sociohistoriques qui était importante pour nous. Il en allait de même avec Jonas (Johann Friedrich) Geist et les recherches qu’il menait avec ses étudiants sur les « cages à lapins » (Mietskasernen) berlinoises, dont sont issus trois volumes grand format. Et puis il y avait à Berlin-Ouest la rédaction de la revue Das Argument. Et les coéquipiers de Wolfgang Fritz Haug traitaient de plus en plus souvent de thèmes culturels. Berlin-Ouest était d’ailleurs un des deux centres de recherches sur la RDA. De sorte que ce que publiaient leurs membres à notre sujet était intéressant. Hartmut Zimmermann, qui a dirigé jusqu’en 1993 l’unité que les politologues de la FU (Freie Universität) consacraient à la RDA, avait opté pour une méthode immanente. Aujourd’hui encore je consulte les deux épais volumes de son DDR-Handbuch qu’il a édité au début des années 1980.Lui et moi étions en outre très proches, du fait qu’il était Berlinois et que ses parents étaient nés dans le même quartier que les miens. C’est sous sa direction que Volker Gransow a soutenu la première thèse de doctorat portant sur la politique culturelle de la RDA. Elle a été publiée en 1974. Ce fut l’occasion de nouer des contacts scientifiques qui se sont transformés en amitié. Les relations que nous avions sur place avec nos homologues étaient plus simples à avoir qu’avec ceux des universités ouest-allemandes plus éloignées comme Brême, Bielefeld, Hanovre, Marbourg ou Tübingen.Revenons à Berlin. En plus de ces aspects scientifiques, nous avions des contacts avec des représentants de la (alors) jeune génération que la Friedrich Ebert Stiftung recrutait comme vacataires quand il fallait trouver des accompagnateurs pour les groupes qui venaient des confins de l’Ouest. La plupart du temps il était prévu qu’ils passent une journée à l’Est. Si leur curiosité était culturelle, c’était nous qui les aidions à visiter le Prater, la maison de Johannes R. Becher à Pankow et à rencontrer la représentante de la culture de Prenzlauer Berg – c’est qu’il n’y avait guère d’institution culturelle où l’on ne trouvait pas un de nos étudiants en fin d’études ou inscrits à nos cours par correspondance. Inversement, nous avions par leur intermédiaire beaucoup de contacts avec les institutions culturelles de Berlin-Ouest, par exemple avec la galerie de Bethanien (d’abord Dieter Ruckhaberle et ensuite Christa Tebbe comme responsable des services artistiques de Kreuzberg), avec la neue Gesellschaft für bildende Kunst (Christiane Zieseke), avec les services de la communication de Westermann (Karin Westermann, Ulrich Giersch, Helmut Bien), avec la Staatliche Kunsthalle, entretemps dirigée par Dieter Ruckhaberle avec lequel j’ai essayé de monter en commun une exposition sur Hans Baluschek. Mais ce projetlà ne s’est concrétisé qu’en 1992 parce qu’il était auparavant impossible de réunir des images et des documents provenant de l’Est (Märkisches Museum) et de l’Ouest.Toutes ces relations ont en définitive contribué à sauver notre cursus Kuwi (supprimé en revanche à Leipzig en 1990). Voilà ce qui s’est passé : quand la sénatrice en charge de la science et de la recherche du Land de Berlin (c’était Barbara Riedmüller, précédemment vice-présidente de la FU) a enclenché le processus de limogeage de 3000 chercheurs de la Humboldt Universität, nous en faisions partie. Mais, avec l’aide logistique d’amis de Berlin-Ouest, nous avons lancé une pétition internationale qui a été signée par 200 chercheurs et responsables culturels de l‘Ouest. Irene Dölling a activé son réseau des gender studies. Des sociologues et des historiens sont intervenus, et il y a eu des courriers en provenance des USA et de France adressés au Sénat de Berlin pour manifester leur solidarité avec nous.Lors de la recomposition du Sénat en janvier 1991, nous avons eu deux avocats en Ulrich Rohloff-Momin, nouveau sénateur en charge de la culture, et Thomas Krüger, sénateur en charge de la famille et de la jeunesse : ils ont pu rappeler qu’il y avait eu toutes ces protestations. Lors de la session décisive, il paraît que l’on a dit que l’ancien membre du bureau politique du SED, Kurt Hager, ne pourrait que se réjouir après coup de la disparition des sciences de la culture à l’université Humboldt. C’est tout cela qui a sauvé le cursus Kulturwissenschaft, qui avait été en fin de compte pionnier dans son genre. Au demeurant, les postes de professeurs furent rapidement occupés par des Allemands de l’Ouest.
DRQuel est le contexte du célèbre « discours intermédiaire » à l’Académie des Arts en décembre 1989 ? Vous y faites une brève allusion dans la revue en ligne Kulturation. De quoi s’agissait-il ?
DMCe fut le 22 décembre, un vendredi, dans un contexte dramatique. Le chancelier Kohl s’était rendu en RDA pour la première fois trois jours avant, il avait fait un discours à Dresde et la foule avait crié « Deutschland-Deutschland-Deutschland! ». Il avait convenu avec Modrow d’ouvrir la Porte de Brandebourg le 22 décembre. Et c’est juste au moment où nous ouvrions notre colloque à l’autre bout de la Luisenstrasse qu’eut lieu la rencontre de l’élite politique des deux Etats allemands : le chancelier Kohl passait sous la Porte. Ce qui a d’ailleurs agacé le président français : Mitterrand était alors venu tout exprès à Berlin-Est pour y être salué par le ministre-président Modrow. Ces tensions faisaient comprendre qu’on n’avait pas encore tranché la question de savoir si les « puissances victorieuses » qu’étaient la Grande-Bretagne et la France tolèreraient un Etat allemand puissant et si elles approuveraient une unification. Moscou, comme nous l’avons appris plus tard, nous avait depuis long-temps laissé tomber. Etant donné les incertitudes du moment, nos amis ouest-allemands nous ont poussés à tenir très vite une manifestation scientifique en commun et ainsi à exposer publiquement que nous étions culturellement tous d’accord, que nous voulions chercher des solutions acceptables et souhaitions travailler conjointement à l’avenir.Ulrich Roloff-Momin (HdK) et Christiane Zieseke (nGbK) ont envoyé des invitations pour les intervenants de l’Ouest, et nous pour l’Est. Malgré la date si malencontreuse, la salle de l’Académie était bondée. Le débat fut modéré par la cabarettiste Gisela Oechelhaeuser pour le côté est-allemand et par Ulrich Roloff-Momin pour nos amis de l’Ouest. Ce fut une soirée mémorable. Les interventions ont été enregistrées, transcrites, autorisées par presque tous (seul un orateur de l’Est n’a pas accepté). Dans la revue en ligne Kulturation on peut lire les 35 contributions et les souvenirs qu’en gardent des participants éminents (http://www.kulturation.de/ki_1_zeitdok.php?id=30). La télévision de la RDA en a aussi parlé (zweites Programm), néanmoins l’ouverture symbolique de la Porte de Brandebourg et le jour de Noël ont davantage retenu l’attention du grand public.Mais les discussions ont repris très vite, toujours recouvertes par les événements de l’actualité politique en cours. Chaque fois que nous convoquions une réunion, nous ne savions pas s’il y aurait 100 ou 1000 personnes. Il y avait toujours beaucoup de monde et les séances étaient interminables. Jamais une proposition n’obtenait la majorité des voix. Nous sommes finalement parvenus à élire un bureau en février 1990. Le président a été Jürgen Marten, précédemment directeur du Forschungsinstitut du ministère de la culture. Son suppléant était Friedrich Schorlemmer, qui enseignait alors au séminaire protestant de Wittenberg. Leur rôle était surtout honorifique, c’est notre gestion qui allait rapidement passer au premier plan. Car, après l’ouverture du bureau de la Société de politique culturelle, la création de la Deutsche Gesellschaft et d’autres associations culturelles, nos grands débats se sont raréfiés et la Kulturinitiative 89 est devenue un gigantesque ensemble. Nous avions entretemps élu domicile sur la place de Gendarmenmarkt, à l’ancien emplacement du siège de la CDU. Nos bureaux employaient plus de 100 chômeurs engagés sur des postes précaires et venant d’universités, d’instituts récemment fermés, de rédactions de journaux, de maisons d’éditions, de studios de cinéma. Nous avons édité les Weimarer Beiträge qui n’avaient plus de direction et publié les Mitteilungen aus der Kuwi Forschung (MKF) parce que nos collègues de l‘Ouest estimaient que les instituts universitaires n’avaient pas leurs propres périodiques. Et nous avons aussi fondé un kulturwissenschaftliches Institut indépendant.
DRQu’a fait cet institut ?
DMLe projet principal a consisté à accompagner le changement culturel qui a eu lieu à Berlin-Est entre 1989 et 1993 et à le documenter à travers une série d’études de cas. Quand il a fallu abandonner notre bureau, nous les avons emballées dans 32 cartons de déménagement. D’abord la fondation Rosa Luxemburg a bien voulu les abriter. Actuellement ils se trouvent au Archives fédérales (Bundesarchiv), où on nous a félicités pour le classement exemplaire de ces documents. Il est vrai que la consultation en est facilitée. Une partie de ces études de cas a été imprimée dans nos Mitteilungen. Malheureusement il en reste peu d’exemplaires disponibles. Ils s’intitulent : „Kultur in Deutschlands Osten“, „Ostdeutsche Kulturgeschichte“, „Kultureller Wandel in Ostdeutschland“, „Was soll Kulturpolitik“, chaque numéro comptant 400 pages. Le dernier est sorti en 1996, pour mes 60 ans, son titre est intéressant : « Aller de l’avant mais sans oublier, après la fin des certitudes ». Ce qui m’a particulièrement plu est le fait que la variété des spécialités des 65 auteurs (il y a 660 pages) rend compte de l’imbrication de notre science de la culture avec d’autres disciplines et d’autres aires géographiques.
DRCombien de temps cet institut a-t-il existé ?
DMPas longtemps. Au bout de cinq ans il n’y avait plus de subsides pour de tels projets alors qu’ils ne peuvent fonctionner qu’avec des postes de travail subventionnés. Or chez nous les emplois étaient précaires et destinés à aider les chômeurs. De toute façon il valait mieux ne plus fonctionner de cette façon parce que beaucoup de nos collaborateurs avaient trouvé du travail ailleurs et n’avaient plus besoin de ces emplois temporaires.En 2008 nous avons organisé un colloque sur l’histoire de notre cursus, qui a confirmé cette tendance. Le cadre en était le devenir de nos anciens étudiants tel que le bilan en a été établi par Isolde Dietrich, dans un très riche ouvrage qui lui a pris plusieurs années. De nos quelque 1300 étudiants qui avaient achevé ce cursus, elle n’a pu retrouver qu’une partie mais 40 % ont répondu à son questionnaire. J’ai été impressionné par le fait qu’il n’y avait que 3 % d’entre eux inscrits au chômage et que presque tous les autres travaillaient dans le secteur de la culture. Les personnes qui le souhaitent trouveront ces informations sur le site www.kulturation en tapant le terme « Verbleibstudie ».Nous avons abandonné notre aide aux chômeurs et une société d’interim que nous connaissions, « Förderband », a pris le relais. Nous n’avons plus ni bureau ni collaborateurs, nous ne sommes plus qu’un petit groupe de gens plutôt âgés. Les moyens en personnes et en finances nous manquent pour pouvoir encore organiser des grandes manifestations telles que les « Ostdeutsche Kulturtage » des années 1990. Ces dernières dix années il n’y a que la revue en ligne Kulturation qui a perduré. Et il y a aussi notre valeureux cercle de travail « Arbeitskreis Kulturgeschichte » qui va fêter ses 25 ans. Nous y étudions surtout l’histoire culturelle de la RDA. Gerd Dietrich, historien qui en fait partie, a récemment publié une ample « Kulturgeschichte der DDR » en trois tomes (2430 pages).
DRGerd Dietrich est donc un membre de votre groupe de travail ? Et est-ce que la revue Kulturation est le prolongement des Mitteilungen zur kulturwissenschaftlichen Forschung ?
DMQue Gerd Dietrich soit un membre de notre groupe mérite d’être souligné. Il fait en effet partie des rares historiens de RDA qui traitaient de sujets culturels. Cela n’allait pas de soi non plus chez les historiens de l’ancienne RFA. Nos relations avec les sociologues ou les ethnologues étaient plus développées.La revue en ligne Kulturation est effectivement le prolongement des Mitteilungen, qui étaient imprimées. Comme nous ne pouvions plus financer l’impression (le travail de rédaction se faisait à titre bénévole), nous avons cherché un procédé moins cher. Et quand notre présidente suppléante Konstanze Kriese a suivi une formation au numérique, elle a conçu, en guise de travail de fin d’étude, notre appareil technologique et le Layout. Simple et génial ; cela fonctionne toujours au bout de 10 ans. Mais cela n’a pas d’avenir sous cette forme car tout peut s’arrêter d’un jour à l’autre, avant que nous ayons sauvegardé tous les textes.
FKQui subventionne Kulturation ?
DMPersonne, seulement notre association. Chez le Provider qui nous abrite, cela coûte 8,50 euros par mois. En ce moment je suis le seul rédacteur ; il me faut écrire, formater les textes, les tableaux, les illustrations. Frank Götze m’assiste pour les questions techniques.
FKMais ce serait dommage que cette revue cesse de paraître.
DMIl y a eu beaucoup de choses intéressantes qui se sont accumulées, surtout sur l’époque contemporaine. Mais il y a un temps pour tout. Le nombre des contributeurs potentiels que nous connaissons ne cesse de se réduire. Il n’y a pas de nouveaux réseaux qui viennent s’ajouter à ceux dont je viens de faire état. Auparavant les générations d’étudiants se succédaient. Mais mes derniers doctorants datent du milieu des années 1990, tous ont pris de l’âge. Il est vrai que, lorsque j’ai été admis à partir de 1996 à faire des recherches au Zentrum für Zeithistorische Forschung (ZZF) de Potsdam, j’ai encore donné quelques cours à l’université internationale de Dresde et ainsi fait d’intéressantes connaissances mais il n’y a plus ce contact permanent avec les jeunes générations.
DRLa revue peut vivre d’articles et de manifestations.
DMLe cercle des auteurs s’est réduit. La plupart sont des spécialistes des sciences de la culture qui appartiennent à notre génération.
DRParlons maintenant de la Kulturwissenschaft (Kuwi) en RDA. J’ai lu que vous avez dit, lors du colloque de 2008 : « Nous avons créé un nouveau cursus pour un autre type de société ». Ce fut le premier cursus de ce genre en Allemagne à avoir été instauré plus ou moins par décret. Qu’a été la Kuwi ? Une variante réservée à un certain type de société ? Apparemment non. Ou bien peut-être oui et non ?
DML’arrière-plan de notre entreprise est le fait que, selon ses fondateurs, la société socialiste devait devenir une société d’égaux, un peuple de travailleurs, sans parasites. Aucun ne vit aux dépens des autres, tous travaillent, tous peuvent aussi se développer subjectivement selon les critères de la richesse sociale. C’était l’idée. Et, effectivement, la RDA a été créée en grande partie sans les anciennes élites: les possédants et les fonctionnaires qui constituaient l’élite politique et juridique d’avant n’étaient plus là. Seuls les médecins et les pasteurs n’avaient pas été renvoyés, à juste titre car cela aurait été malvenu. La force d’occupation n’a pas autorisé les échanges de pasteurs, sachant fort bien que les pasteurs, dans ces contrées protestantes, avaient à se comporter en loyaux sujets, ce que nombre d’entre eux avaient d’ailleurs fait avec empressement après 1933, mais ce serait une autre question.Or, dans cette nouvelle société, tous ceux qui avaient été jusqu’alors exclus du monde de la culture parce qu’ils devaient trimer et n’avaient pas assez d’argent, ces exclus avaient maintenant accès à tout ce qui faisait précédemment partie des privilèges des possédants. A preuve une représentation qui date du XIXe siècle, une couverture de « Der Wahre Jacob », qui montre des gens simples tentant de s’élever vers le temple de la culture.La « problématique culturelle » qui nous incitait à réagir est ancienne, elle remonte à 1917. On sait qu’une révolution communiste visant à l’égalité sociale de tous a d’abord triomphé dans une Russie arriérée, où les centres capitalistes des villes n’étaient pas nombreux, où 80 % de la population des campagnes était analphabète. Plekhanov, professeur de Lénine, disait que c’était prématuré, que la Russie avait encore besoin de 100 ans de capitalisme. Léon Trotzki, rédacteur en chef de la Pravda, disait pour sa part qu’il fallait une révolution culturelle. Il faisait des propositions concrètes, entre autres remplacer l’église par le cinéma. Car il s’agissait de cultiver les masses « laborieuses ». Lénine a ensuite été chargé de la culture et l’élévation du niveau culturel devint rapidement une préoccupation majeure.Les partis communistes se sont ensuite donné des objectifs communs pour les pays socialistes, parmi lesquels figurait « la réalisation de la révolution socialiste dans le domaine de l’idéologie et de la culture ». Cela était évident pour des représentants de la gauche allemande dans la mesure où beaucoup de cadres du Parti venaient de milieux bourgeois ou avaient entamé leur carrière politique dans des associations éducatives, comme August Bebel. Walter Ulbricht avait adhéré à l’âge de 15 ans à une association éducative de la jeunesse ouvrière, Wilhelm Pieck avait été secrétaire d’un comité central chargé de l’éducation pour le compte du SPD. Lors d’un congrès pour la culture, le SED décida en 1960 que les cadres chargés de la culture devaient recevoir une formation scientifique.Il y avait des précédents. Un acteur important en avait été Erhard John. C’est lui qui avait obtenu l’ouverture, en 1958, dans le château de Meißen-Siebeneichen (où il avait dirigé auparavant l’internat d’une université populaire, Heimvolkshochschule, la première école spécialisée pour directeurs de clubs. Alfred Kurella, quand il a pu enfin rentrer de l’Union soviétique et venir en RDA en 1954, s’est investi dans le secteur de la politique culturelle et, durant l’époque qui fut décisive (1957–1963), c’est lui qui a dirigé la commission culturelle du bureau politique du SED. Il est à l’origine de la décision que le SED a prise en 1960 d’instaurer un enseignement des sciences de la culture. La tutelle en a été confiée au Secrétariat d’Etat gérant l’université. Deux universités furent désignées pour commencer : Leipzig et Berlin. A Leipzig avec Erhard John. C’est l’Institut de Philosophie qui l’hébergea et il l’associa à la section Esthétique. Car, pour ces philosophes, il était évident que cela relevait de l’art. C’était d’ailleurs une opinion générale : élever le niveau culturel impliquait d’initier les travailleurs aux arts. Peut-être est-ce une approche spécifiquement allemande car cette foi en l’art est probablement un héritage du classicisme allemand et un axiome de la conception bourgeoise de la culture. Je me réfère en cela à la grande étude sur les bourgeoisies européennes que le spécialiste de l’histoire sociale Jürgen Kocka a dirigée et publiée dans les années 1980.
DRC’est intéressant car il est paradoxal d‘entreprendre une révolution culturelle sur la base d’une conception bourgeoise de la culture, n’est-ce pas ?
DMOui, c’est paradoxal. D’autant que les choses se présentaient autrement en Union soviétique. Révolution culturelle y signifiait essentiellement alphabétisation. Si bien que beaucoup ont estimé qu’elle s’était déjà achevée là-bas en 1936. Tandis que l’alphabétisation a commencé bien plus tôt en Allemagne, avant même l’industrialisation.
DRCela veut dire que la RDA a suivi sa propre voie en matière de révolution culturelle ?
DMJe ne suis pas certain que le terme de révolution culturelle soit approprié. Chacun des autres pays socialistes y a aussi vu quelque chose de spécifique, ce qui avait des répercussions sur la formation et la recherche. Bien entendu les théoriciens de la sociologie, les philosophes, les ethnologues, se sont préoccupés de « culture ». Mais la formation, elle, relevait la plupart du temps de la formation des adultes (comme en Hongrie) ou bien, comme en Union soviétique, elle consistait à former des animateurs de clubs, la Klubowodenie était une sorte de direction, quelques-uns ont traduit ce mot par « science des clubs ». Mais je ne sais pas trop, et même le traducteur de Google propose de traduire Клубоведение par club sience ou Scienza del club.La Klubowodenie soviétique a fait l’objet de la thèse de Heinz Marohn – c’était le plus vieux de mes doctorants, il a atteint l’âge de 93 ans et est mort il y a quatre ans. En RDA, la Maison centrale pour le travail culturel (Zentralhaus für Kulturarbeit) a publié sept études sous le titre de « science des clubs » (Klubwissenschaft). La première définit ainsi le mot « Klubwissenschaft » : « L’objet de cette science [est] l’étude de principes de l’instruction communiste des travailleurs par une organisation des lois et une pratique de la sociabilité organisée par un club » (selon H. N. Selenezki, auteur russe qui a été traduit, ici dans « Klubwissenschaft als spezieller Wissenszweig », cité par „Klubwissenschaft I“, p. 8, Leipzig 1975).
DRMais, à côté de votre ouvrage Woher wir wissen, was Kultur ist qui date de 1983 et avait paru au Verlag der Wissenschaften, il y avait en RDA les « Principes de la théorie marxiste-léniniste de la culture », rédigés en grande partie par un collectif d’auteurs soviétiques et publiés en 1979 chez Dietz.
DMOui. Ils renferment surtout des considérations générales sur la culture, ce qui n’est pas utilisable dans un cours sur la science de la culture. La coopération scientifique internationale n’a pas été considérable sur ce point. Il y avait néanmoins la Commission multilatérale des pays socialistes pour les questions relevant des sciences de la culture et de l’art. Sur l’insistance de Moscou, ce sont des Allemands qui ont eu à la mettre en place. Hans Koch est devenu son président. Le ministère de l’enseignement supérieur m’a nommé représentant des universités. Notre institut a aussi envoyé des doctorants à Moscou et Leningrad, Prague et Varsovie, ils nous rapportaient des informations sur l’interprétation qu’on y donnait des sciences de la culture. Ce qui était plus utilisable et plus stimulant venait des sociologues et des historiens soviétiques de la philosophie. Cela vaut aussi pour nos voisins polonais. Des renseignements pourraient être donnés par ceux de mes collègues dont l’enseignement portait sur le travail et politique culturels.Reparlons des tâches confiées à l’Institut de philosophie et déléguées aux spécialistes de l’art. Cela me convenait à l’époque où je suis retourné à l’Institut, en 1963. Car j’y avais fait mes études en philosophie et dans des disciplines auxiliaires, comme on le disait alors, en germanistique et histoire de l’art. Comme d’autres, j’ai ensuite oeuvré au niveau des premiers semestres et de l’enseignement du marxisme léniniste (Grundstudium Marxismus-Leninismus), d’abord à Greifswald puis à Sofia. Ensuite le ministère de l’enseignement supérieur m’a fait revenir à Berlin pour fonder le cursus de science de la culture. D’abord en qualité de doctorant puis très vite de salarié (parce que j’ai dû assumer la direction de l’unité). Sur le plan scientifique j’avais à exposer ce que pourrait être l’histoire de la culture pour nous, tant sur le plan de l’enseignement que sur celui de la théorie. En outre, mon supérieur, Erwin Pracht, m’a confié le manuscrit de son cours magistral sur la révolution culturelle socialiste en me disant : voilà, c’est à ton tour maintenant.Orientation et enseignement faisaient un tout. Car il fallait trouver les « matériaux » utilisables que nous pourrions présenter aux futurs cadres de la culture ou à ceux qui exerçaient déjà dans ce domaine, directeurs de théâtre, de studios de cinéma, rédacteurs de pages culturelles dans la presse, etc. Pour ce, nous intervenions tantôt en esthétique tantôt en théorie de la culture.Notre institut se nommait „Kulturwissenschaft“, bien que cela n’ait pas existé en tant que discipline, pas plus sur le plan universitaire que scientifique. Nous avons certes bricolé une théorie de la culture et avons assurément abordé aussi des aspects scientifiques quand ils étaient importants pour la pratique. Nous avons profité du fait que les premiers écrits de Marx et Engels aient été accessibles. Déjà durant mes études de philosophie j’avais suivi les cours d’Auguste Cornu sur les sources du marxisme. Cornu était Corse et il nous enseignait qu’un génie ne peut rien puiser de lui-même. Nous avons essayé avec lui d’historiser le marxisme. A l’époque, les conceptions de la société reposaient sur le modèle base-superstructure. La culture se situe au niveau de la superstructure, est le reflet de la base et se répercute ensuite sur la base. C’est en fonction de ce schéma – matière et conscience – que nous avions appris les fondamentaux. Cela revenait à transposer la différence entre culture intellectuelle et culture matérielle (ce que les ethnographes comprennent autrement que nous car, pour eux, la culture matérielle, ce sont les outils, et la culture intellectuelle le folklore, entre autres).Nous avons testé un autre schéma : celui de la dialectique sujet-objet. La culture se présente à nous de deux façons. D’une part c’est la capacité des individus (ou de groupes etc.) à s’imposer dans leur environnement social, à réussir dans leurs actions, à communiquer, à se comprendre. D’autre part c’est tout ce qui préexiste dans l’environnement des individus, ce qu’ils s’approprient et ce au moyen de quoi ils développent leur subjectivité. La culture a donc deux modes d’existence, celui d’objectivations et celui de multiples sujets humains. La culture objective est alors tout ce qui agit ou peut agir par l’intermédiaire du sujet qui se l’approprie, par sa pensée, ses actions, ses sensations. Cela nous amène à prendre en considération l’environnement « naturel » des gens, puis, en deuxième lieu, les médias et les institutions qui ont pour principale fonction d’agir sur les gens, par exemple les arts, les religions, les programmes éducatifs. En troisième lieu il y a la « superstructure » spéciale de ces institutions culturelles, les idées et les motivations qui les dirigent. Ce modèle à trois niveaux a été celui qui a présidé à nos recherches et à la structuration de notre enseignement.
FKQuel rôle revenait à l’individu ?
DMLes individus sont le centre, l’élément décisif dans ce modèle. Ce qui ne les atteint pas, ce dont ils n’ont pas besoin, ce qu’ils n’acceptent pas, cela n’existe pas pour eux. La culture n’existe durablement que si elle est à la fois objective et subjective. Subjective sous la forme de tous les hommes, d‘un milieu, d’une classe, d’une société. La culture est donc en nous, elle est ce que nous savons, pouvons, voulons, elle règle notre comportement. Inversement elle existe objectivement, elle est l’espace aménagé dans lequel nous nous mouvons, elle est la conjoncture temporelle où nous nous installons ; elle est la structure familiale dans laquelle nous sommes nés, les conflits que nous devons affronter, etc., etc. Toute la société dans les aspects dont l’individu agissant fait l’expérience. C’est dans cette mesure que l’individu devrait être le centre de notre théorie.
DRMais cela n’a-t-il tout de même pas posé problème en RDA, car cela s’éloigne bel et bien d’une position déterministe ?
DMNon, pas du tout. Ce modèle indique au fond seulement comment les hommes se comportent, il doit se comprendre comme la réaction de tout un chacun à des conditions de vie qui lui sont imposées, au contexte objectif dans lequel les hommes se meuvent et se changent.Et nous avons ainsi réparti notre formation dans divers domaines et avons essayé systématiquement de mobiliser le plus de matériaux possibles que nous trouvions dans d’autres disciplines. Tantôt il s’agissait du changement structurel des conditions de vie dans les sociétés modernes (l’orientation était alors sociohistorique et sociologique). Tantôt d’un panorama du système des institutions culturelles, de leur évolution et de leur pertinence pour divers milieux sociaux (y compris leur autoreprésentation). Tantôt l’enjeu était d’éclaircir ce qui se passe sur le plan subjectif, ce qui permet à la culture objective de devenir subjective. Ce point a été traité chez nous par Irene Dölling, elle a publié les résultats de ses recherches dans plusieurs ouvrages. Elle a étudié diverses « théories de la personnalité », a regardé ce que les auteurs russes et français ont écrit à ce propos, ce que dit Bourdieu, ce que nous pouvons tirer de « l’approche socio-culturelle » (Vygotski), ce que nous apprend la psychologie critique. C’était une cause de conflits avec les préjugés idéologiques dans le secteur de la littérature et des arts. Au moment où Irene a terminé la rédaction de sa thèse, nos germanistes étaient accusés de déviationnisme parce qu’ils avaient introduit dans les études littéraires les notions d’individualisation et d’intériorisation. Etant donné l’agitation du moment, j’ai dû convaincre ma collègue de reporter la date de la soutenance de son travail. Ce qui n’alla pas sans peine car elle était à juste titre convaincue de la valeur scientifique de ses analyses. Mais nous aurions été emportés dans le tourbillon des débats idéologiques, la faculté aurait refusé cette thèse, et, conformément au règlement, Irene aurait été contrainte de rédiger un nouveau travail. Quelques mois plus tard l’intériorisation n’avait plus rien d‘effrayant et la soutenance de cette brillante thèse a été couronnée de succès.
DRC’est à cela que je pensais tout à l’heure. Je trouve que la Kuwi telle qu’elle fut pratiquée a beaucoup contribué à creuser des brèches dans une pensée très rigide.
DMSi c’est exact, il faut alors y associer nos collègues du département Esthétique. Car ils ne pouvaient pas expliquer le processus artistique créatif sans un tel point de départ. Il fallait que cela soit admis même par des cadres ambitieux qui considéraient que la tâche que devait avoir l’art dans l’éducation était d’enseigner un comportement exemplaire. Nous estimions important de tester concrètement notre modèle sur un groupe social. Une solution simple était de choisir notre propre société, celle qui nous était familière. Mais nous nous heurtions à deux difficultés. D’un côté il nous manquait les données d’une recherche sociologique actualisée. Quand j’avais fait mes études dans les années 1950, la sociologie passait pour relever de l’incohérence de la pensée bourgeoise tardive. A nos yeux, le matérialisme historique était la sociologie marxiste. Par la suite cela a changé, c’est connu, et les sociologues ont étudié de nombreux processus internes à la société. Mais leurs résultats étaient rarement disponibles et ils ne correspondaient pas à notre questionnement, à notre manière d’envisager les problèmes. C’est pourquoi nous avons choisi un groupe social qui avait fait l’objet de la plupart des études publiées : celle des ouvriers allemands entre 1860 et 1914. C’est surtout l’Association de politique sociale (Verein für Sozialpolitik) fondée en 1873 qui a mené des études sur la vie et le comportement des ouvriers. Nous nous sommes alors répartis les recherches : certains ont eu à examiner le mode de vie, les nouvelles conditions de travail lors du passage de l’artisanat à la manufacture, à l’usine. Qu’est-ce qu’un ouvrier spécialisé, quelle est sa politique d’achat, sa situation familiale, comment se modifièrent le rapport au temps, l’habitat, la fréquentation des bistrots, la consommation d’alcool ? Nous avons proposé des sujets de thèse dans tous ces domaines. Le mouvement culturel des ouvriers est issu de ce quotidien : en partant de l’association éducative, en passant par le sport et en allant jusqu’à la chorale ; lui aussi était un champ de recherche à part. Et enfin d’autres ont examiné la culture des mouvements ouvriers, celle qui transformait les ouvriers en acteurs sociaux et surtout politiques. C’était certes un regard tourné vers le passé mais aussi une manière d’entraîner le regard à observer la situation actuelle.La culture de notre propre pays est devenu un des axes principaux et il était la plupart du temps combiné avec un projet de recherche mené par les étudiants. Par exemple sur les pratiques des loisirs (c’était un projet Unesco), l’intergénérationnel, les genres et l’évolution des rôles sexués, divers sujets sur les rapports aux arts etc.Mais cela n’a pas débouché sur une représentation globale de la culture de notre propre société. Ne serait-ce qu’à cause du fait que notre capacité en termes de personnel et de finance était réduite.
DRUne question à ce propos : n’a-t-on pas eu l’idée d’examiner d’autres pays ?
DMSi, un peu. Nous avions une section sur les processus culturels internationaux, surtout sur l’Afrique noire (dénomination qui à juste titre est bannie de nos jours, nous parlons maintenant d’Afrique subsaharienne) et nous avons participé à des études que l’Unesco consacrait aux loisirs citadins dans quelques pays européens et à une autre étude sur les institutions culturelles communales. Dans les deux cas avec beaucoup d’étudiants. Nous avons organisé en 1986 un colloque international sur les loisirs et présenté à cette occasion notre propre recherche sur les aspects actuels et historiques.Mais nous n’étions qu’un tout petit groupe de jeunes chercheurs dans une université et non dans une grande maison de la recherche dont la vocation est de porter des projets, comme c’ était le cas pour l’ Académie des sciences en RDA. D’ailleurs notre projet sur la culture ouvrière n’a été que progressivement soutenu. C’est au milieu des années 1980 qu’il y a eu un boom des deux côtés de la frontière et la culture ouvrière a alors fait l’objet d’accords entre scientifiques des deux Allemagnes.Nous remontions pour notre part jusqu’aux années 1920. Et ce déjà dans un projet commun aux deux Etats. Conjointement avec Adelheid von Saldern (titulaire de la chaire d’Histoire contemporaine à la faculté d’histoire de l’université Leibniz de Hanovre) nous avons sollicité une subvention auprès de la fondation Volkswagen pour un projet concernant la culture de masse au XXe siècle. Au terme de passionnantes discussions, nous avons bouclé notre programme prévisionnel et envisagé deux colloques. Le premier s’est tenu à Hanovre en 1990 ; les contributions étaient nombreuses et 18 d’entre elles ont été publiées en 1992 en même temps que notre propre dossier « Kontinutät und Wandel der Arbeiterkultur » dans le numéro 30 des Mitteilungen aus der kulturwissenschaftlichen Forschung. Le deuxième colloque n’a plus pu se tenir puisque le statut de notre institut avait été changé.Les discussions sur la culture ouvrière des années 1920 nous ont aussi touchés de près pour une autre raison. Les historiens de l’Académie étaient en train de préparer le volume d’histoire allemande qui englobait la République de Weimar. Nous avions été sollicités pour donner notre opinion sur des parties de leur manuscrit. La chose fut faite : nous avons exposé nos impressions lors d’une petite journée d’études à l’institut des historiens dans la Prenzlauer Promenade. Sans prendre de précaution, nous avons dit qu’il ne fallait pas cacher qu’aucune des forces politiques de gauche (Münzenberg mis à part) n’avait eu de programme pour gérer la nouvelle culture de masse et que c‘était là une des causes de la victoire que les nazis avaient finalement remportée. C’était trop audacieux de notre part et recoupait au fond la question de la culpabilité, si bien qu’on nous a mis dehors.Si je rappelle tout cela, c’est pour illustrer comment nous avions tenté de traiter des années 1920. En matière de culture ces années sont la clef qui permet d’interpréter l’époque nazie et l’après-guerre, quand on a essayé à la fois de renouer avec la République de Weimar et de la surmonter. C’est dans les années 1920 que s’est modifiée l’image de la société industrielle, ce qui a durablement influencé les acteurs des deux parties de l’Allemagne. Notre but était : montrer que la RDA avait merveilleusement réussi à construire une société industrielle socialiste de ce type. Mais les tendances culturelles qui sortaient de ce cadre n’ont guère été comprises. C’est différent maintenant. Et ce parce que la RDA n’était pas capable de maîtriser la phase suivante, ni économiquement, ni politiquement, ni culturellement parce que la communauté économique et politique qui la cadenassait n’était de façon générale pas en mesure d’aménager cette transition.
FKQu’avez-vous pensé des commémorations de 1987 ? Par exemple du folklore historique ? En France on avait montré des images de ces commémorations du 750e anniversaire de Berlin.
DMJe me souviens d‘un certain mécontentement parce que des chansonniers impertinents, des danseuses de cabaret légèrement vêtues, des naturistes, avaient participé au grand défilé officiel et que Honecker leur avait adressé des signes joyeux et cordiaux. C’était sans doute une tentative de nos metteurs en scène de briser le cadre habituellement rigide des festivités. J’ignore si cela avait été décidé avec l’accord des autorités qui se trouvaient sur la tribune. Ce qui nous a intéressés lors de ces commémorations, c’était la concurrence qui s’était instaurée entre Berlin Est et Berlin Ouest car nous et nos amis de l’Ouest en profitions. Et ce dès les années précédentes. Ulli Giersch et Helmut M. Bien préparaient l’exposition « Die Reise nach Berlin » pour la réouverture du Hamburger Bahnhof et sa transformation en musée. Moi et Wolfgang Jacobeit avons reçu le Prix des musées pour cette coopération. Ce prix était aussi la reconnaissance d’une coopération de longue date, portée aussi par nos étudiants. Surtout pour les recherches sur la vie quotidienne des gens simples à Berlin. Je possède une belle photo de 1986 qui montre les participants à une journée d’étude sur les loisirs, debout devant le musée, non encore ouvert, de la Husemannstrasse. Ils venaient de regarder l’exposition en cours de préparation sur les loisirs des ouvriers. Cette photo est un souvenir car ce musée consacré à la culture ouvrière n’a pas survécu à l’unification allemande.
DRUne question sur la science de la culture en tant que discipline. Les interprétations sont divergentes. Les uns considèrent que Kuwi est une discipline, d’autres une orientation de la recherche. Quelle était votre position ? Outre la théorie, il y avait pour vous plusieurs sciences, la recherche en sciences sociales, la sociologie, l‘histoire. Où placez-vous cette discipline Kuwi ? est-ce qu’elle a besoin de plusieurs disciplines, est en soi multidisciplinaire, ou est-elle une passerelle entre diverses disciplines ou est-elle située à leur marge ? Se caractérise-t-elle par un regard et non pas un objet ou des méthodes ? En France aussi cette discussion est en cours.
DMVous avez déjà énoncé toute une série de problèmes. On peut voir la chose de plusieurs façons. Vu ma formation, il serait logique de se demander quelle est la position dans l’ensemble des sciences, de faire la distinction entre les questions philosophiques et les questions telles qu’elles sont posées par les sciences sociales etc. Mais je préfère – cette fois à cause du métier que j’ai exercé – prendre comme point de départ l’ensemble de l’éducation et de la professionnalisation telles qu’elles reflètent en quelque sorte les « besoins de la société » (pour reprendre un terme utilisé en RDA). Notre tâche politique (et intériorisée) consistait à générer une formation scientifique pour ceux qui la mettraient en pratique, pour les gens en charge du secteur culturel.Nous interprétions ce « secteur culturel » dans un sens très large – ce qu’il était aussi dans les faits. L’éducation impliquait d’initier au management culturel : comment un événement culturel s’organise, se dirige, se finance, quel est le cadre juridique, etc. C’est un domaine à part entière. Il y a en outre à acquérir une certaine connaissance des corrélations entre les processus culturel et politique, et une connaissance des sciences sociales qui aident à étudier comment les gens vivent, ce qu’ils souhaitent etc. en allant de la simple empirie jusqu’à la théorie du mode de vie etc. Et puis : une connaissance de l’histoire des sciences pour savoir où puiser des informations. Ceux qui enseignent aujourd’hui dans le secteur culturel disposent eux aussi d’une large palette. Il est frappant de voir que nous trouvons aujourd’hui, dans presque toutes les universités et instituts supérieurs, des sous-disciplines et des groupes de travail dédiés à la culture. Il est donc très difficile d’identifier quelque part la science de la culture comme une discipline à part entière. Elle est en évolution, ce qui est aussi une motif pour lequel près d’un tiers de la jeune génération souhaite exercer une profession quelque peu en lien avec la culture. Le nombre des cursus s’est fortement accru. Impossible d’avoir actuellement une vue d’ensemble des lieux où l’on enseigne la science de la culture.J’ai consulté quelques ouvrages qui avaient cette ambition. Ce qui m’intéressait était de voir où il y avait des marxistes et j’ai lu que cette science de la culture de gauche n’existe plus qu’au Japon et aux USA. Ce qui m’inspirait n’est plus actuel : il ne reste rien des Briminghamer Cultural Studies, les historiens français ont pris depuis longtemps d’autres directions, et les historiens des sciences sociales intéressés par la culture ne donnent plus grand-chose à lire. Tel est le constat d’un vieil homme.
DRA quoi reconnaissez-vous une science de la culture de gauche ou marxiste ?
DMSi les spécialistes des sciences de la culture considèrent que l’activité de la vie quotidienne des êtres humains est le noyau des processus culturels, ils sont forcément confrontés à des différenciations sociales de toutes sortes et ils ne tardent pas à comprendre quelles sont celles qui sont décisives. Une science de la culture de gauche se caractérise, selon moi, par le fait qu’elle ne se limite pas à observer les inégalités sociales (ce qui fait partie de la science) mais prend aussi en considération « la question sociale » et cherche en outre peut-être à y apporter des réponses. Il est possible que les spécialistes des sciences de la culture soient particulièrement à même de déceler les forces sociales qui, du fait de leur situation, sont nécessaires et capables de résoudre les problèmes globaux qui nous entourent. Cependant ils ne devraient expliquer les ressentiments nationaux, lesquels sont des réactions aux différenciations sociales, qu’en s’associant à des spécialistes d’autres disciplines. Corollairement les experts de la politique et de l’économie ne parviendront pas à des résultats valables sans le secours de la science de la culture.
FKCe qui vous donne raison, et m’avait déjà frappée en lisant un autre de vos interviews, est le phénomène des gilets jaunes en France. On constate qu’il y a eu une lacune. Personne ne s’était préoccupé de ce problème socio-culturel. Et les gens manifestent parce qu’ils se sentent tout simplement incompris.
DMNous observons le même phénomène en Allemagne. Pour moi, l’AfD se divise en deux catégories qui, au quotidien, ne sont nullement liées entre elles mais qui ont en commun de pouvoir ne pas se sentir vraiment intégrées. D’une part d’anciens intellectuels, des journalistes qui ont été licenciés, des avocats et des politiciens, aucun ne possédant une position satisfaisante dans l’élite à laquelle il appartient. D’autre part, des hommes d’âge moyen qui n’ont pas à se plaindre mais qui sont déstabilisés : leur emploi professionnel n’est pas assuré, leur rôle de décideur en vertu de leur masculinité est écorné, des milliers de jeunes gens migrent et estiment afficher une image ambitieuse de la masculinité, tout en voulant que nous les soutenions et que les politiciens fassent ce qu’ils veulent ! Comment s’y retrouver et se sentir à l’abri dans un univers ouvert à tous les vents ?
FKVous avez écrit : Le spécialiste de la science de la culture a un regard sceptique et relativisant. C’est une heureuse formulation.
DMC’est un fait. Quand on étudie des particularités culturelles, on n’est guère tenté d’affirmer des certitudes absolues. Un des buts de notre formation a été de donner aux étudiants des techniques dont ils pourraient plus tard se servir pour demander pourquoi et comment les choses sont ainsi. Il s’agit moins de former des passeurs de culture ou des éducateurs que de les encourager à observer et s’interroger sur leur vie et celle des autres. Et, par leur travail, ils peuvent permettre à d’autres d’acquérir à leur tour un regard qui relativise parce que le doute et la modération sont essentielles pour toutes les sciences.

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